
Lacan et l’éthique de la psychanalyse
Vous souhaitez faire une psychanalyse ou une psychothérapie ? Dans mon accompagnement, je me soutiens de la théorie de Lacan sur l’éthique de la psychanalyse. Vous trouverez ci-dessous l’explication théorique de cette éthique de la psychanalyse et de la psychothérapie.
Dans le Séminaire VII, Lacan, au cours de l’année 1959-1960, tente d’apporter une réponse – sa réponse – à la question: « Que devons-nous faire pour agir de façon droite, étant donné notre condition d’homme ? [1]» dans le cadre d’une cure analytique. Cette question qui devrait sous-tendre toute pratique psychanalytique, Lacan, dans une « démarche critique de diverses éthiques psychanalytiques et autres (aristotélicienne, kantienne, sadienne, bourgeoise, religieuse et des tragiques grecs) » y apporte sa réponse, l’éthique de la psychanalyse est une éthique prescriptive qui peut se résumer dans cette formule « ne pas céder sur son désir [2]». En cela, le rapport au Réel qui n’est pas principe de réalité, mais Réel comme impossible à saisir, à dire est au cœur de l’éthique du Sujet.
Ce qui a particulièrement attiré mon attention, c’est ce rapport en creux, qui sous-tend tout le séminaire : Lacan commence par partir de ce que n’est pas l’éthique psychanalytique, dans une démarche critique des autre éthiques et morales, pour cheminer le long du rapport à la jouissance et au Réel, pour arriver à cette formule « ne pas céder sur son désir ». Encore une définition en creux. Comment comprendre cette définition, si ce n’est par l’émergence du Sujet, et donc la prise en compte de l’impossible à saisir, de ce qui échappe comme étant au fondement de l’éthique ?
Lacan, une éthique de la psychanalyse prescriptive
Je suis Lacan, qui dans le premier volet du séminaire VII propose une analyse descriptive de ce que n’est pas l’éthique psychanalytique. Dans un second volet, Lacan aborde l’éthique de la psychanalyse de façon prescriptive, (et peut-être en étant en cela contradictoire avec ce qu’est l’éthique analytique en elle-même), à savoir ce que considère (ou fait semblant de) Lacan comme désirable – ou non – pour l’éthique psychanalytique. Ainsi comme le dit Patrick De Neuter : « L’analyse cherche, en effet, à délier et à déshabituer.
Elle mène ainsi le sujet au seuil des options morales et des comportements éthiques, mais là s’arrête sa tâche.[3] ». En cela, l’éthique de la psychanalyse vise bien l’émergence du Sujet, et donc la prise en compte de ce qui échappe, l’impossible à saisir, le Réel, ce que j’aborderais dans une troisième partie.
Lacan, dans le premier volet descriptif du séminaire VII, au sein de dialogues fictifs avec Aristote, Kant, Sade, s’attache à démontrer ce que n’est pas l’éthique de la psychanalyse. Et en premier lieu, dans les pas de Freud, Lacan montre que l’éthique n’est pas synonyme de morale. Pour cela, comme le dit Patrick De Neuter, « à l’encontre des conclusions d’Aristote, la cure analytique démontre qu’il n’y a aucun Souverain Bien. Il n’existe aucun Bien vers lequel tous tendent. [4]».
En relisant Aristote au prisme des apports de Freud, Lacan en vient à réfuter l’idéal de Bien (en réponse aussi à l’école américaine). Cette relecture d’Aristote par le prisme de Freud lui permet d’amorcer une approche du rapport entre Réel et Ethique, en permettant à Lacan de montrer que Aristote passe à côté de ce qui fait la singularité du sujet : ce qui est insaisissable, non maitrisable, et qui fait retour sous la forme du symptôme[5].
Ma pratique de l’éthique en psychanalyse et psychothérapie
Ainsi dans ma pratique, je peux constater que, certains analysants et patients, pris dans l’influence d’une évolution sociétale occidentale, arrivent en début d’analyse avec ce souhait, cette exigence de Bien Dire. Tout le travail de la cure amènera – sans les amener (car la cure analytique, et encore moins l’analyste, n’ont pas à mettre l’analysant sur la bonne voie) – à traverser ce fantasme. Car il n’y a pas de vérité du vrai-soi, mais manque-à-être, impossible à saisir totalement dans le langage.
L’éthique de la psychanalyse et de la psychothérapie n’est pas la morale

Le séminaire poursuit en démontrant que l’éthique de la psychanalyse n’est pas, non plus, la morale kantienne ou sadienne. Car « …, Lacan fait constater que ni la morale kantienne ni celle de Sade n’ont eu de suite sociale. De plus, elles n’ont aucunement empêché que se maintienne l’éthique religieuse …[6] ». Et pourtant, en montrant que pour Lacan l’éthique religieuse « …vise, elle aussi, à protéger le parlêtre de la Chose… » et que « … La religion, poursuit Lacan, c’est aussi la sublimation de la Chose… [7]» cela permet à Lacan d’introduire la notion de Das Ding, la Chose jouissante qui se définit par son trou, son absence. En somme une définition en creux.
Dans le second volet du séminaire VII, Lacan passe d’une analyse descriptive à une analyse prescriptive, ce qui peut être contradictoire avec l’éthique de la psychanalyse, car comment prescrire ce qui est par nature insaisissable. Lacan s’inscrit-il pour autant dans le discours universitaire ? voire le discours du maître ?
A entendre notre (ancienne) analyste qui nous rapporte un souvenir de séance avec Lacan : « Ainsi, comme une enfant en séance chez Lacan, je lui demande: “hein monsieur que je suis orthodoxe », il se jette alors sur mon œil et réplique vertement : “vous feriez mieux d’être hérétique »./ Fin de séance de 2’ à 300 F en 1973, parce que c’était soit disant un contrôle et là ça l’était.31 », nous pouvons – raisonnablement – imaginer que Lacan faisait semblant d’être le maitre, et nous invitait à penser un pas de côté, voire un pas de plus. Le supplément de Derrida n’était pas si loin.
Ethique de la psychanalyse et éthique du Sujet
Lacan élabore une nouvelle position éthique reposant sur une éthique du sujet, c’est-à-dire qu’elle vise l’émergence du Sujet, « se soutenant de son désir ». La psychanalyse diffère des thérapies brèves, psychothérapies, hypnothérapies, etc en n’étant pas intéressée – pas seulement en tout cas – par la suppression du symptôme, dans la mesure où « là où il y a symptôme, là est le sujet »[8]. Car la jouissance au cœur du symptôme excède le signifiant, elle est ce qui assure au sujet qu’il n’est pas réductible au signifiant, au registre du semblant[9].
L’éthique de la cure analytique vise à l’implication du sujet dans la jouissance, mise en acte par le symptôme, et sans doute vise-t-elle ainsi l’émergence du sujet, en ce qu’il a de plus singulier, qu’on pourrait appeler « la traversée du Désir[10] » comme la traversée du fantasme. A cette fin, Lacan convie les trois registres qui structurent sa théorie, le symbolique, l’imaginaire et le réel. Il prend appui sur le Réel, ce qui échappe, ce qui fait trou, ce qui est insaisissable.
Et finalement ce qui excède le champ du symbolique et de l’imaginaire. Ce qui est hors champ. L’éthique du Sujet se place précisément là où l’impossible à dire pousse le Sujet à répondre en acte, par le symptôme. Une définition en creux : l’éthique est là où le Réel échappe tant qu’on ne le relie pas aux deux dit-mensions Symbolique et Imaginaire.
Réel, Symbolique, Imaginaire, le nouage borroméen RSI
Ce qui intéresse la cure analytique, ce qui en fait l’éthique, c’est précisément la façon dont le sujet fait ou ne fait pas avec le Réel. Comme dans le conte de Poe : personne ne lit la lettre et pourtant elle est au centre, insaisissable, invisible, des dits des personnages. Que vont-ils en faire ? Rien, si ce n’est la rendre à sa destinataire, comme la cure a pour visée non pas de dévoiler le contenu (de la lettre/vérité) mais de la mettre à la (bonne) place.
Lacan, dans le compte-rendu du séminaire, nous dit que le Réel c’est « le trou par quoi tout Autre est séparé de la jouissance ». A la suite de Freud qui situe le désir au cœur de la pratique analytique, il élabore sa réflexion à partir de la façon dont le Sujet se situe dans son rapport au Réel, à l’Autre et à la jouissance.
Lacan a distingué la jouissance phallique (œdipienne) et la jouissance féminine (celle du corps, réelle). La jouissance féminine est par définition irreprésentable, Elle est au-delà du langage. La jouissance est de l’ordre du Réel : la rencontre entre le corps et le langage, ce qui crée un creux = l’objet a, cause du désir. Lacan repère que ce moment où le Réel se dérobe en partie, cet endroit où à partir de ce qui ne peut être dit, le symbolique se noue au Réel.
La jouissance et l’éthique de la psychanalyse
La jouissance se situe là où se situe le trou, ce qui échappe sans cesse au langage, au-delà, surgissant en creux dans le symptôme. Or le symptôme signifie son opposition à la réduction du signifiant, en ce qu’il dit de la jouissance et du Réel.
En prenant appui sur cet insaisissable, Lacan situe la jouissance dans le registre du Réel. Ce Réel, insaisissable, la cure analytique permet de l’aborder par le symbolique, en creu, puisque aucun symbole ne peut totalement le recouvrir, ne peut s’ajuster. Le Réel est ce qui résiste à la symbolisation. Le signifiant, qui n’est pas tout, ne permet jamais de saisir ce Réel, mais le ratage que fait le sujet.
On peut alors se demander si l’éthique de la psychanalyse n’est pas d’exiger l’impossible ? Mettre du Symbolique là où justement il s’échappe ? là où il est insaisissable ? là où il échoue ? La cure analytique n’a pas à faire à la Chose qui échappe mais bien au Réel, dans ce qu’il ne cesse pas de ne pas se dire. Une définition en creux.
Conclusion sur l’éthique
Pour conclure, je peux dire, avec J. Ansaldi que « … l’analyste n’a qu’une norme : faire en sorte que l’analysant ne renonce pas sur le chemin de son désir. De même, cet analysant ne peut être coupable que d’une chose, d’avoir cédé sur son désir. »[11].
Cependant, je m’interroge, avec mon analyste, sur le possessif exprimé dans cette expression. Antigone meurt de n’avoir pas cédé sur son désir. Elle aurait interprété son désir comme étant du bord, du côté de la loi de ses pères, contre l’insolence de Créon et elle n’aura pas cédé sur le « signifié » de son désir, dans une identification, un alignement à la loi ancestrale. Henri Bauchau[12] qui, en fait une héroïne politique, lui donne corps en un Sujet impossible à dire sa préférence, impossible à choisir, impossible à saisir. Antigone meurt de la jouissance à ne pas céder sur son désir. Confondant là, le Désir et le désir, in-capable de vivre, in-capable de mourir, in-capable de désirer.
Plus d’infos sur le déroulement d’une psychanalyse ici
Bibliographie
Jean ANSALDI, « L’éthique de la psychanalyse, Bilan et perspectives », in Psychanalyse, Éditions Champ social, 1998
Henri BAUCHAU, Antigone, Trilogie mythologique, tome 3, Actes Sud 1999
Didier CASTANET, « Désir de l’analyste, éthique et « Proposition de 1967 », in L’en-je lacanien 2009/2 (n° 13), Éditions Érès
Daniela CHATELARD, « Du bien-dire et du réel dans la psychanalyse »,in Psychanalyse 2016/1 (n° 35), Éditions Érès
Jean-Pierre CLERO, « Concepts lacaniens » in Cités 2003/4 (n° 16), PUF
Patrick DE NEUTER , « L’éthique lacanienne de la psychanalyse et ses énigmes », in Figures de la psychanalyse 2020/2 (n° 40), Éditions Érès
Patrick DE NEUTER, « Ne pas céder sur son désir. ». Une maxime éthique pour notre quotidien ?, in Cliniques méditerranéennes 2021/1 (n° 103), Éditions Érès
Isabelle DHONTE, « Le désir dans la subversion lacanienne du sujet : « Ne pas céder sur son désir » in La revue lacanienne 2010/1 (n° 6), Éditions Érès
Guy-Félix DUPORTAIL, « Le réel comme dimension de l’objet manquant » in Hermann philosophie 2017, Éditions Hermann
Jacques LACAN, Séminaire VII, L’éthique, 1959-1960 / pdf Starferla,
Jean-Michel PORTE, « Éthique et psychanalyse », in Monographies et débats de psychanalyse 2011, PUF
Colette SOLER, « Vers le Réel » in Hors collection 2009, PUF
Frédéric WORMS, « Ce que l’éthique apprend de la psychanalyse », in Monographies et débats de psychanalyse 2011, PUF
Notes
[1] Jacques Lacan, Séminaire VII, L’éthique, 1959-1960 / pdf Starferla, p12
[2] Jacques Lacan, op. cit.p246
[3] Patrick De Neuter , « L’éthique lacanienne de la psychanalyse et ses énigmes », in Figures de la psychanalyse 2020/2 (n° 40), Éditions Érès, p 135
[4] Patrick De Neuter, op. cit. p 135,
[5] L. Rodrigues, cours M2, p 45
[6] Patrick De Neuter, op. cit. p137 et. p138
[7] Patrick De Neuter, op. cit. p137 et. p138
[8] Daniela Chatelard, « Du bien-dire et du réel dans la psychanalyse »,in Psychanalyse 2016/1 (n° 35), Éditions Érès, page 42
[9] L Rodrigues, cours, p 38
[10] Expression empruntée au documentaire d’Arielle Dombasle, 2009
[11]Jean Ansaldi, « L’éthique de la psychanalyse, Bilan et perspectives », in Psychanalyse, Éditions Champ social, 1998, p 124
[12] Henri BAUCHAU, Antigone, Trilogie mythologique, tome 3, Actes Sud 1999
