Psychanalyse, hypnose et lecture derridienne de Lacan

Ce texte propose une réflexion approfondie sur la lecture par Derrida de Freud et de Lacan. Il interroge la place de la psychanalyse dans le monde contemporain, entre dogme, clinique et ouverture à d’autres champs (philosophie, littérature, politique).
Major s’intéresse à la démarche de Derrida qui proposa en son temps une lecture – relecture – un plus de lecture de Lacan, comme il avait lui-même proposé un plus de lecture de Freud. Se faisant, Major inscrit Derrida dans la démarche psychanalytique. Au lieu d’opposer – ce que les tenants du dogme lacanien s’empressent de faire – Derrida à Lacan, Major nous incite à porter notre attention sur la démarche que suppose la déconstruction.
Mais qu’est-ce que la déconstruction ?
Est-il possible de répondre, quand Derrida précise : « si par hypothèse absurde, il y avait une et une seule déconstruction, une seule thèse de la déconstruction, elle poserait la divisibilité : la différance comme divisibilité. [1]» ? Ce que René Major pointe. C’est que la déconstruction est aussi une démarche, un processus, qui en faisant toujours un pas de plus, un supplément d’explications, offre la possibilité de traquer les impensés, les postures.
Major souligne que Derrida prend appui sur la psychanalyse elle-même (si tant est qu’on puisse dire que la psychanalyse existe par elle-même) en cela que la psychanalyse est aussi une façon de faire un pas de plus dans la langue, entendre autrement, entendre entre les mots. Derrida se penchant sur le séminaire de la Lettre ne fait pas autrement. Il déplie la Lettre de Poe là où Lacan va droit au but pour sembler nous dire comment interpréter. Et avec Major nous pourrions souligner que « ceux qui prétendent œuvrer au nom de Freud ou de Lacan [2]» qui censurent toute pensée qui leur semble ne pas être celle de Freud ou de Lacan, ne voient pas – ou font semblant de ne pas voir – en quoi la démarche de Derrida s’inscrit dans la démarche psychanalytique.
Or, dans le monde actuel, un monde d’immédiateté, un monde en crise, fortement plongé dans le discours capitaliste, la psychanalyse est-elle toujours d’actualité ?

A-t-elle un avenir ? A rester fixée sur le dogme, sur la parole du « maître », ne risque-t-elle pas de rester repliée sur elle-même et de passer à côté de notre époque ?
Alors que les adeptes de la « censure orthodoxique » rejettent Derrida, René Major voit dans sa méthode, une démarche éminemment psychanalytique. Nous verrons dans une première partie comment Derrida s’appuie sur sa lecture minutieuse de Freud et Lacan. Il s’en sert pour déconstruire, au sens de traquer les impensés, les postures.
Dans une seconde partie, nous verrons comment ce processus de déconstruction, en traquant les impensés, permet à Derrida de faire un pas de plus. Un supplément d’interprétation, et à nous de penser la psychanalyse dans notre clinique en nous affranchissant – peut-être – du discours du « maître » Lacan.
Enfin, nous verrons que la psychanalyse d’aujourd’hui, et de demain, si elle a toujours à voir avec le Réel, pourrait s’enrichir de la déconstruction. Elle pourrait se déplier dans un monde en crise, et non pas restée figée au risque de disparaître.
La méthode de Derrida implique une lecture et donc une connaissance « microscopique [3]» des textes de Lacan.
Rappelant que Lacan lui-même fut un lecteur pointilleux de Freud, ce qui lui permit de faire un pas de côté, un pas de plus.
« Mais il fallait aussi, comme le disait Derrida dans sa discussion avec Foucault, « être juste avec Freud », et voir, dans la psychanalyse, la tension entre le pouvoir et ce qui s’y oppose, et permet seul d’y résister. À travers les œuvres les plus diverses, on verrait donc aussi que la relation entre éthique et psychanalyse est l’un des fils rouges de la philosophie du xxe siècle en France. »[4]. Aussi, pouvons-nous tenter de ne pas jouer l’un contre l’autre, Lacan ou Derrida, mais plutôt comme le propose A. Bourgain l’un pas sans l’autre[5].
Car si Derrida critique Lacan, il apporte aussi un plus, tout comme Lacan a enrichi Freud, sans le mettre par terre. Et pour cela, il s’appuie sur une connaissance approfondie des textes. Même si ses premières lectures de Freud ont été « très fragmentaire, insuffisante, conventionnelle, et Lacan de façon encore plus lacunaire, à peine préliminaire »[6].
Comme le dit R. Major, la démarche de Derrida s’inscrit à la suite de l’héritage freudien, « Elle le prolonge dans une nécessité hyperanalytique en mettant en question le désir ou le fantasme de rejoindre l’originaire, l’irréductible, l’indivisible. »[7] . De même, Major rappelle « que le supplément d’analyse requis par « la déconstruction » ne va pas sans un hommage appuyé à Lacan. »[8].
Car en effet, pour « déconstruire » une pensée, un écrit, et pouvoir proposer un supplément d’explication, un plus de lettre, Derrida déplie la pensée de Lacan, les phrases. Cela lui permet d’aller chercher au creux du texte, ce qui est passé sous silence (dans un parallèle avec la cure analytique).
Derrida remarque que Lacan, comme Freud, fait dire à un texte, en extrait ce qui lui semble utile pour l’interprétation et en tire une méthode analytique. Comme Freud, Lacan, dans le séminaire de la lettre, tire du texte de Poe ce qui est utile à son interprétation. Directement, il va droit au but, mais se faisant, comme Freud avant lui, il ne déplie pas le texte et ne voit pas le texte dans le texte.
Derrida fait un parallèle entre la méthode de Freud et celle de Lacan.
Comme dans la nouvelle de Poe, la vérité semble aller de soi, il n’y a qu’à se baisser pour la ramasser. En effet, « Freud ne prête aucune attention à un pli du texte, à une complication structurale qui enveloppe son discours. Celui-ci doit immanquablement s’y trouver »[9]. Lacan suit Freud et se fait le gardien de la lettre freudienne – mais pas comme, plus tard, certains « disciples » se feront le gardien de la sienne, sans critique.
Si Lacan rompt avec Marie Bonaparte, elle-même gardienne des lettres confiées par Freud, il dit de prendre au sérieux la lettre de Freud : en cela Lacan s’identifie à l’inspecteur Dupin parce qu’il remet la lettre dans le droit chemin. Cette lettre freudienne qui a été dévoyé par des analystes.
Derrida lui déplie, va voir partout la question du supplément et il note que les disciples et les héritiers détournent les propos du « maître » Lacan, qui pourtant leur rappelle qu’il ne doit pas se prendre pour un maître « Vous êtes des suiveurs [10]». Derrida fait toujours un pas de plus, un supplément d’explication et ces disciples, auto-proclamés héritiers, lui en font le reproche.
A. Bourgain nous montre que « Lire Lacan (par exemple le séminaire sur la lettre volée) avec Derrida (par exemple avec le Facteur de la vérité) c’est effectuer comme dit René Major un tour supplémentaire (disons le fameux pas de plus ? Est-ce pardonnable ?) dans la compréhension du transfert, de l’identification, de l’interprétation … (et cela change tout !) on peut comprendre que beaucoup préfèrent s’en abstenir »[11]
« Depuis les années soixante, Derrida était donc engagé dans un questionnement de nombreux motifs ordonnant encore aussi bien le discours psychanalytique que le discours philosophique. »[12]
Derrida fait un pas supplémentaire :
Il souligne que Lacan utilise le texte de Poe pour démontrer son interprétation : la vérité se cherche sans la trouver, tout comme le Réel, dans la cure analytique, se cherche partout en faisant des fouilles systématiques, ce qui pourtant est évident (La Lettre équivaut à la Vérité). Derrida remarque que Lacan donne la clé de l’énigme, en tout cas la sienne, alors que pour lui, l’énigme reste ouverte parce qu’on ne sait pas.[13]
La démarche derridienne nous amène à toujours poser la question du plus de sens : comme en analyse, Derrida nous invite à ne pas nous arrêter aux évidences et à aller toujours plus loin dans la recherche de la Vérité, du Réel.
Patrick Mondirot le remarque : « Chez Lacan lui-même, l’interprétation varie au fur et à mesure du changement de statut de l’inconscient, repensé au gré de son enseignement. L’interprétation n’est pas la même chez le Lacan qui dégonfle le registre imaginaire, chez celui qui explore l’ordre symbolique, et chez celui qui borde la catégorie du réel.[14] ». Ainsi Lacan reprend sa pensée pour la préciser, voire l’infléchir (à la lumière de l’analyse derridienne ?). Profitant du passage de l’oral à l’écrit, au moment de laisser une trace, une empreinte, il fait évoluer son interprétation, enrichie par d’autres, tel Derrida.
A partir de 1957 et « l’Instance de la lettre[15] », et surtout l’année suivantes et « Les écrits », Lacan cesse de penser la relation analytique comme intersubjectivité. « De sorte que l’interprétation ne se réduit plus à l’art d’esquiver les pièges de l’imaginaire : elle doit opérer directement au sein même du registre symbolique [16]».
Passer du registre Imaginaire à celui de Symbolique ouvre la voie au troisième registre, celui du Réel.
Les travaux de Lacan le mènent à ramener le centre de la cure vers le Réel. Au fur et à mesure de sa réflexion – et des années – Lacan glisse de la Chose, Das Ding comme Réel (L’envers) à « l’objet a comme semblant de réel[17] ». Puis il finit par développer la théorie du nœud borroméen, le Réel comme un nouage à partir du sinthome.
Comme Jacques-Alain Miller l’évoque dans un cours du 3 décembre 2008 : Lacan avec la théorie des nœuds cherche une autre façon de faire que l’interprétation. La recherche de la vérité qui a occupé toute sa théorie de l’interprétation laisse la place à comment faire tenir le nouage RSI. Registre de la structure, du sinthome, « en assurant une certaine issue pour la jouissance incurable du parlêtre [18]». Alors que l’interprétation visait, dans la première partie de l’enseignement de Lacan, le désir et sa cause. Elle était une entreprise d’articulation des dits, tandis que celle qui vise la jouissance réelle, et donc insaisissable, intraitable dans la cure, c’est une entreprise de désarticulation. De là à faire un pas vers la déconstruction et Derrida ?
Notre ancienne analyste, A.- G. Verne (90 ans) nous rapporte un dit de Lacan (qui a été son contrôleur) qui illustre le propos de Monribot : « Lacan sait se contredire avec RSI qu’il aime dire hérésie. » Major note que Lacan a dû être impressionné, sinon influencé par la lecture derridienne de Freud. Dans « Lituraterre[19] », Lacan répond à Derrida tout en prenant note de l’objection[20]. « La lecture de Freud a d’une certaine façon bouleversé Lacan qui aura radicalement modifié la lettre freudienne en retour. »[21]
On peut comparer la démarche de Derrida, qui toujours propose une analyse approfondie, qui toujours va plus loin, à la cure analytique, dans laquelle on exploite tout le matériel apporté par l’analysant.

Alors qu’on pourrait y voir une opposition avec Lacan, qui dans ses propos semblait dogmatique, en enseignant la façon dont il faut penser, interpréter, Major y voit un supplément d’analyse, respectant probablement plus la lettre que le « maître » lui-même : mais voilà que la « planète du plus » pointe son nez : Et si on faisait un pas de plus pour s’interroger : Derrida s’inscrit-il pas dans le plus ? (De là à faire un pas supplémentaire vers le plus-de-jouir ?) Lacan et Derrida travaillent sur la trace, l’écrit à la même période, et peut-être que leurs égos s’affrontent, eux-mêmes n’échappant pas au plus-de-jouir.
Quand Lacan préconise le retour à Freud, face aux détournements de certains analystes, fait-il lui aussi un pas de plus, (influence derridienne ?) au lieu du pas de côté qu’il avait fait.
L’interprétation de la nouvelle de Poe à laquelle se livre Lacan, lui fournit le motif : « C’est là l’un des puissants motifs qui, face aux détournements de l’esprit de la lettre, gouvernent le « retour à Freud » préconisé par Lacan. »[22]
Cette méthode derridienne d’aller toujours plus loin dans l’explication lui permet de montrer en quoi la pensée de Freud était subversive. « René Major est l’un des rares à souligner combien Derrida a saisi très tôt, dès 1966, cette force subversive de la pensée freudienne, une pensée « qui ne s’épuise pas dans la métaphysique ni dans la science. » »[23].
Le pouvoir politique a toujours su que la psychanalyse était subversive, et continue d’ailleurs de s’en méfier. Les attaques que subit – encore et toujours – la psychanalyse en témoigne. Mais, en s’enfermant, en se refermant sur le dogme, freudien ou lacanien, la psychanalyse oublie, peut-être, qu’à son origine, il y a eu un Freud subversif. A l’encontre des croyances de son époque, Freud fait un pas de côté et s’éloigne de la métaphysique, de la morale. Lacan poursuit ce travail sur l’éthique, qui en tant qu’éthique du Sujet, ne peut s’assujettir à une morale, quelle qu’elle soit.
Derrida travaille la trace,
Et il montre comment Freud a pensé le double mouvement impliqué dans la trace : un originaire « qui ne sera jamais originaire qu’après coup, le retard étant lui-même originaire. » [24] . « Or la psychanalyse — sa théorie, sa pratique, son institution — est tout entière une science de l’archive et du nom propre, d’une logique de l’hypomnésie qui rend compte des lacunes de la mémoire, de ce qui archive le souvenir en le transformant ou l’anarchive, l’efface, le détruit(….) [25]».
En suivant la démarche derridienne, on remarque que ce processus amène à plus de sens. En traquant les impensés, le texte dans ses moindres recoins, Derrida aboutit à plus de sens, à du sens supplémentaire. Derrida nous permet de souligner qu’il y a toujours un sens multiple[26].
Mais, on pourrait noter que quand Lacan conclut sa visite à Poe par « c’est qu’une lettre arrive toujours à destination[27]», alors qu’on pourrait interpréter comme un dogme, il en revient en fait ainsi au métaphoro-métonymique de l’imaginaire enlacé au symbolique, suggérant qu’on ne dit bien quelque chose qu’en disant autre chose. Il nous semble que chez Lacan un sens n’est pas Le sens, La vérité n’est pas une vérité. Ces « La » sont barrés comme le grand Autre se barre en fin de cure, comme le sujet divisé de l’inconscient est barré.
On peut faire un parallèle avec la cure analytique qui s’attache aux signifiants mais aussi à l’espace entre, aux silences, aux impensés, aux non pensés.
L’analyse est un processus qui comme la déconstruction derridienne déplie la pensée, traque le moindre recoin, et finalement travaille la trace, non seulement pour en trouver le sens mais aussi le hors du sens.
Car la visée de la cure n’est pas tant la Vérité en elle-même que de tenter de la mettre à sa place. Major nous rappelle que Derrida permet d’entrevoir que la psychanalyse pourrait être une tentative de remonter à l’origine de ce qui a laissé une trace et s’est effacé. Elle met du sens dans l’après coup.
Derrida, dans Le facteur de la vérité pousse plus loin l’interprétation lacanienne. Lacan ne dit pas que la lettre n’a pas de sens : il y a autre chose que du sens de cette lettre, on peut entendre autre chose que le sens, elle a plus de sens. Lacan affirme que c’est le signifiant qui commande le Sujet, il souligne la suprématie du signifiant dans le sujet.
Pas plus que le sens, le sujet n’est le maitre du signifiant. La lettre n’est jamais possédée ni par le destinataire ni par le destinateur : pour Derrida, la lettre n’a aucun sens propre qui importe, elle n’appartient à personne, la lettre volée est une lettre volante. Mais il lui donne un plus de sens : la lettre volée c’est la lettre freudienne, ça fait partie de la scène d’héritage.
Lacan indique un reste qu’aucun analyste ne négligera, mais c’est seulement dans l’après coup que ça prend un sens.
Lacan affirme l’indivisibilité de la lettre : elle garde son sens, elle est indestructible. Et le Réel c’est ce qui reste. On s’y cogne toujours. Lacan se sert du texte de Poe pour démontrer que la lettre c’est le tracé, hors de ce tracé, on est dans le Réel, dans le tracé on est dans le symbolique. La lettre est porteuse de jouissance, elle touche au Réel, c’est la lettre qui découpe notre forme, notre être, la lettre n’est possédée par personne : elle nous possède. Et Derrida de faire un pas de plus : la lettre peut être divisible, elle n’est pas localisable, elle est dans le réel, elle est dans le symbolique[28].
La démarche derridienne n’est pas sans conséquence sur la notion de transfert :
Derrida pointe le transfert de Lacan vers l’inspecteur Dupin. Il note que Dupin occupe toutes les places successivement (le roi, la police…), y compris sans le savoir, comme l’analyste dans le transfert va occuper les places – les rôles que lui colle l’analysant. Lacan va droit au but : il prélève ce qui l’intéresse, pour sa démonstration mais il ne voit pas en quoi il manque une scène : le point aveugle. Il le laisse de côté pour son propos.
Or Derrida pointe ce qui est volontairement mis de côté par Lacan pour sa démonstration (notamment le narrateur qui est exclu du drame réel) pour qu’il puisse délivrer sa lettre pour la transmission aux analystes. La critique de Derrida porte sur l’exclusion : dans le texte de Poe, le narrateur pose des questions comme un analyste le fait. « On pourrait voir dans les ronds de fumée de Dupin, le flottement de l’inconscient[29]. »
Le séminaire de la Lettre isole les deux scènes triangulaires.
Et Derrida souligne que Lacan prend la narration en ignorant le cadre, sans bordure : la première scène primitive / la seconde scène celle de la répétition. Il fait comme si le cadre pouvait être neutralisé. Comme Dupin qui sait déjà ce qu’il cherche, Lacan sait déjà ce qu’il démontre : ce qui reste en main au ministre pour Dupin est un reste qu’aucun analyse ne négligera, pour Lacan. Pour lui, il faut tenir compte du reste qui nous conduit vers la vérité qui ne se perd pas en chemin. Lacan est intéressé par la destination, la destination comme le destin.
Cependant, l’acception du mot sens par Derrida porte en elle, cette interrogation de depuis où ? et quand ? jusque où et quand ? la recherche de quoi ? Nous pouvons y voir un parallèle avec la pensée hébraïque : ce n’est pas tant l’arrivée qui compte que le chemin du cheminement. (et en morale, ce n’est pas la perfection sinon la perfectibilité qui compte). Remettre du mouvement, là où s’était fixé, figé, comme un autre parallèle avec la cure analytique.
On pourrait attendre de l’analyste une dépropriation.
Un trou va être bouché : ce qui compte c’est le contour. Et pour Lacan peu importe le contenu de la lettre. Or Derrida nous invite à penser un plus : ce qui fait la singularité de la lettre, c’est qu’elle est le sujet véritable du conte, car puisqu’elle subit un détour, c’est qu’elle a un trajet propre. Mais qu’est ce qui garantit que la lettre ne se déforme pas en route ? Elle a un rapport avec le trou de la lettre.
Dans la pratique, la démarche derridienne versus la démarche lacanienne n’a pas les mêmes conséquences : si on cherche quelque chose qu’on s’attend à trouver ou si on se réserve la surprise de trouver quelque chose. Si on a la structure de l’analysant en quelques minutes (psychose par exemple), on pourrait se laisser enfermer dans l’analyse de cette structure, et ce faisant, rendre la cure analytique difficile, voire impossible.
Derrida poursuit son analyse (peut-être est-ce ce double sens que Lacan a perçu quand il dit « je le crois en analyse[30] ») du séminaire, et cela impacte la position psychanalytique : au début de la cure, l’analysant pose la question de la vérité qu’il pense/croit que la cure va lui permettre de trouver : tout comme la lettre qui nous échappe alors quand on croit la trouver.
Exactement comme l’inconscient nous échappe.
Pour Derrida, le supposé savoir du psychanalyste qui détiendrait la vérité provisoirement, sans la posséder. Il souligne la différence entre détenir et posséder. Et il pose la question de qu’est-ce que la psychanalyse : une énigme comme la nouvelle de Poe ? est-ce qu’elle permet de trouver quelque chose qui se trouve dans l’inconscient ? est-ce qu’elle a la clé de l’énigme ?
Lacan nous dit que l’inconscient se lit comme du texte, que les rêves se lisent à la lettre. Le fait que le rêve soit du texte est commun à Freud, Lacan et Derrida. Mais Derrida va plus loin : pour lui, la psychanalyse vient s’inscrire théoriquement comme objet de savoir, de discipline, dans d’autres champs, mais aussi elle s’inscrit pratiquement dans le texte, la psychanalyse est elle-même mythologie, littérature.
Un des apports majeurs de Derrida est que, contrairement à Lacan qui extraie pour démontrer, Derrida lui déplie chaque coin du texte, parce qu’il y a des aspects dont on ne peut pas faire l’économie, notamment la question des limites d’un texte. On ne peut pas prendre un texte tout seul, le texte est pris dans un contexte qui a les limites qu’on lui donne artificiellement. Or Lacan extraie le texte sans tenir compte du contexte. On pourrait se poser la question : qu’est-ce qui compte ? la démonstration ? la destination ? ou le chemin ? le processus ?
Ce que montre Derrida, c’est que la logique de l’inconscient n’est pas binaire, présence ou absence, mais présence ET absence, pas l’un ou l’autre, mais l’un et l’autre, il n’y a pas de voilement sans dévoilement.
Et pour Derrida, la vérité est relative. Il amène l’indécidable[31], parce qu’au final, on ne sait pas si la lettre arrive. Alors que pour Lacan la lettre arrive à destination, forcément il y aurait un sens d’avance. Or Derrida souligne que jusqu’à la fin on ne connait pas la destination.
Derrida amène le supplément, une lecture de plus : il interroge le statut du texte de Poe, là où Lacan convoque ce texte comme un exemple (la Chose) destiné à illustrer une loi, une vérité dans un séminaire. La loi de Lacan, la seule qui reste. Pour Lacan, il n’y a qu’une vérité clinique qui précède le texte : c’est la vérité qui rend possible la fiction.
C’est la croyance en une vérité qui serait à dévoiler. Ce qui fait réagir Derrida pour qui la psychanalyse ramène à une métaphysique alors qu’elle devait s’en éloigner (la vérité de la vérité). Il revient à la lettre freudienne, pensée hautement subversive en son temps, qui rompit avec la métaphysique. Car qu’est-ce que la vérité ? Cela implique dans la pratique de glisser en début de cure du questionnement « quelle est la vérité ? » à en fin de cure mettre la vérité à sa place.
Comment en 2024 arriver à faire avec Lacan et Freud, sans rester replié sur la lettre ?
Car de toute façon comme l’a démontré Lacan, entre la lettre lacanienne, celle de notre propre analyse et celle de l’analysant, il y a toujours un reste. Nous ne pourrons jamais lire toute la lettre. Elle reste insaisissable, comme la Lettre de Poe : tout le monde (analyste et analysant) en parle sans pouvoir la saisir, sans savoir ce qu’elle contient. Comme le Réel, elle est en creux.
Ce que nous rappelle, si tant est qu’on l’avait oublié, Derrida, c’est que la psychanalyse est un processus et non une finalité.
Et que si elle se nourrit d’autres champs que le sien (la philo, la littérature, la politique, etc. ), elle en sera d’autant plus vivante, parce que exigeante. Aussi pouvons-nous adhérer à la proposition de R. Major (soulignée par A. Bourgain) de faire notre la démarche derridienne et d’ajouter une lecture supplémentaire, pour se décoller de la lettre, tout en respectant la lettre.
En somme prendre de la distance, tout en conservant l’esprit de la lettre lacanienne, et entendre la loi lacanienne, non comme des commandements à suivre, mais comme « les rapports nécessaires qui dérivent de la nature des choses »[32]. Comme l’écrit, A. Bourgain : « Ainsi la proposition de René Major – faire avec Lacan un pas sans Lacan – ouvre-t-elle une autre possibilité, sortir du binaire par une lecture inventive. Elle passe par la désistance du nom propre, la possibilité de se décoller, de se désaliéner : tous avec moi et tous sans moi. La possibilité de désister sans se désister, en gardant consistance d’une certaine façon. »[33].
Dans notre monde actuel, un monde fondé sur l’immédiateté, un monde en crise, nombreux sont ceux qui choisissent – comme d’autres avant eux – la position extrémiste, comme une réduction de la pensée.
Ces pensées extrémistes, ces positions outrancières : l’exigence d’immédiateté les facilite. Il faut agir, réagir plus vite que son ombre. Dégainer sa pensée sans penser. La réaction plutôt que la réflexion. Car l’époque actuelle amplifie les antagonismes, comme si, pour exister, il fallait réduire sa pensée au point d’en faire un uppercut, et par la même, un mot réducteur, une pensée réductrice.
L’expression de pensées extrémistes n’est certes pas nouvelle (on peut se référer au début du 20e siècle, époque dans laquelle la pensée de Freud émergea, dans toute sa complexité, ou à d’autres moments) mais on peut se demander si la possibilité offerte par les réseaux sociaux, l’accès démultiplié à l’information – et aux fake news – n’amplifie un phénomène – (et c’est un point de vue) désespérément humain ?
Pourtant, la psychanalyse, attaquée régulièrement et ramenée à une simplification qui n’a jamais été sa vocation, demeure d’actualité :
On pourrait ainsi analyser le monde occidental comme l’expression du discours capitaliste, le plus-de-jouir régnant en maitre. La psychanalyse gagnerait donc à ne pas se laisser réduire à sa caricature, et à se nourrissant de ET et non pas de ou, ou de pas, de sans, s’emparer de la proposition de Major : Lacan pas sans Derrida.
En reconnaissant les apports de la littérature, de la philosophie et de bien d’autres encore, la psychanalyse pourrait se déplier et offrir sa pensée complexe au monde, au lieu de se replier sur un dogme, une lettre ce que pas même Lacan n’a voulu.
Alors que notre analyste nous rapporte un souvenir de séance avec Lacan :
« Ainsi, comme une enfant en séance chez Lacan, je lui demande: “hein monsieur que je suis orthodoxe », il se jette alors sur mon œil et réplique vertement : “vous feriez mieux d’être hérétique »./ Fin de séance de 2’ à 300 F en 1973, parce que c’était soit disant un contrôle et là ça l’était.[34] », nous pouvons – raisonnablement – imaginer que Lacan faisait semblant d’être le maître, et nous invitait à penser un pas de côté, voire un pas de plus.
Aussi, la psychanalyse aurait tout à gagner à penser son renouveau, son pas supplémentaire, et pourquoi pas, un pas de côté (aussi), pour continuer d’explorer les chemins de traverse. Et pourquoi pas proposer une autre voie (une nouvelle voie), vers la rencontre avec l’Autre.
« Un inconditionnel sans souveraineté, et donc sans cruauté, est-ce pensable ? C’est pourtant à cet inconditionnel impossible que Derrida convie la psychanalyse au-delà de son savoir présent et à venir et au-delà de la nécessaire réinvention de ses institutions, elle qui « détient quelque privilège dans l’expérience de la venue imprévisible de l’autre » [35].
Et finalement, ne serait-ce pas ça « respecter la lettre » ? Ouvrir son esprit à la lecture problématisante, à la remise en question perpétuelle de la pensée, à l’enrichissement d’autres textes, littéraire, philosophique, politique ? pour continuer de penser l’Autre ?
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Notes de bas de page
[1] Derrida, J., Résistances – de la psychanalyse, Paris, Galilée, 1996, pp 41-48
[2] Major R., Lacan avec Derrida : analyse désistentielle, Paris, Mentha, 1991, pp 17-18
[3] Major R ; op. cit., p 17-18
[4] Worms F., « Ce que l’éthique apprend de la psychanalyse » in Monographies et débats de psychanalyse 2011, p 31,
[5] Bourgain A., « Lire Lacan pas sans Derrida », Journée d’études CRISES EA, 15. octobre 2022, p 5 du PDF
[6] Derrida J., Roudinesco E., De quoi demain…, Paris, Flammarion, 2003, pp. 275-277, cité par Philippe CABESTAN, « Spectres de Freud : Derrida et la psychanalyse », Revue de métaphysique et de morale, 2007/1 (n° 53), p 62-63
[7] Major R., Derrida, lecteur de Freud et de Lacan, Etudes françaises, Vol 38, n°1-2, 2002,
p 173
[8] Major R., op. cit., p 173
[9] Derrida, J. « Le facteur de la vérité », in La carte postale, de Socrate à Freud et au-delà, p 446
[10] Cité par A. Bourgain, p 20 du cours
[11] Bourgain A., op. cit. p 6
[12] Major R., op. cit. p 174
[13] Derrida, J., op. cit. p 453-455
Notes
[14] Monribot P., « L’interprétation lacanienne du symptôme » Section Clinique de Nantes, le 30 janvier 2010, p1 du PDF
[15] Lacan J., « L’instance de la lettre » in l’inconscient ou la raison depuis Freud, La Psychanalyse, 1957, n°3
[16] Monribot P., op. cit. p3 du PDF
[17] Monribot P., op. cit. p7 du PDF
[18] Monribot P., op. cit.p8 du PDF
[19] Lacan J., « Lituraterre », dans Autres Ecrits, p.14
[20] Major R., Derrida, lecteur de Freud et de Lacan, Etudes françaises, Vol 38, n°1-2, 2002, p 169-170
[21] Bourgain A., op. cit., p 11 du PDF
[22] Major R. , op. cit. p 176
[23] Bourgain A., op. cit. p 3 du PDF
[24] Bourgain A., op. cit. p 3 du PDF
[25] Major R., op. cit., p 170
[26] Major R., op. cit., p 170
[27] Lacan J., Le séminaire sur « la lettre volée », 1956
[28] Derrida, J. « Le facteur de la vérité », in La carte postale, de Socrate à Freud et au-delà, p 453-455
[29] Remarque faite par un étudiant (audio du 12 décembre)
[30] Derrida J., « Pour l’amour de Lacan », in Lacan avec les philosophes, Albin Michel, 1991, p 419
[31] Derrida, J. « Le facteur de la vérité », in La carte postale, de Socrate à Freud et au-delà, p 453
[32] Montesquieu, De l’esprit des Lois, 1747
[33] Bourgain A., op. cit. p13
[34] Propos rapportés par A.-G. Verne, analyste à la retraite (si c’est possible)
[35] Major R., Derrida, lecteur de Freud et de Lacan, Etudes françaises, Vol 38, n°1-2, 2002, p 178
