Les discours de Lacan : en quoi le discours analytique est-il l’envers du discours du maître et quelles conséquences cela implique-t-il pour la conception de la cure analytique

Les quatre discours dans la théorie de Jacques Lacan
Lacan, avec un outil théorique minimum[1], constitué de 4 termes (S1, S2, a, $) tournant par un quart de tour sur 4 places fixes (celles de l’agent, de l’Autre, du plus-de-jouir et de la vérité), entend rendre compte de ces quatre discours qui nous déterminent et de la subjectivité qui s’y attache[2]. Le signifiant maitre est le point autour duquel s’articulent et pivotent les discours[3]. Dans cette formalisation, les éléments s’articulent autour d’une mise au travail. Or cette mise au travail est effectuée par l’Agent et d’une impuissance qui sépare le produit du discours de la vérité. Toutefois, on peut noter que Lacan a tenté de signifier par un écrit « pur » jusqu’au symbole (les mathèmes), quelque chose qui est pourtant de l’ordre du langage. Surtout, on pourrait y voir une tentative de rendre saisissable ce qui est insaisissable, puisque de l’ordre du Réel.
Pourquoi le discours analytique est l’envers du discours du maître ?
Donc, les trois discours, DM (discours du maître), DH (discours hystérique) et DU (discours universitaire) sont des discours de maîtrise. Ou plutôt de tentatives de maîtrise. Alors que le discours analytique n’a pas pour projet la maîtrise. De plus, le discours de l’hystérique et le discours universitaire sont des parents du discours du maître (un quart de tours dans un sens et dans l’autre). C’est à dire en ce sens qu’eux aussi sont des discours de tentative de maîtrise (du symptôme pour le discours de l’hystérique, du Réel par le savoir pour le discours universitaire).
Et en début de cure, l’analysant produit du discours hystérique qui est la matière première du discours analytique. Et l’analyste doit se soutenir de sa place : l’objet petit a – c’est-à-dire faire semblant de petit a – pour permettre l’élaboration du discours analytique. Donc, ce qui est notable, c’est que, bien que sur la matrice, le discours analytique est l’envers du discours du maître, (en miroir), le discours analytique est pourtant le lien – voir le liant – entre les discours. Car, le discours du maître produit du plus-de-jouir, là où dans le discours analytique c’est le sujet qui est au travail.
Le discours du maître tente de faire triompher la maîtrise sur le symptôme. Toutefois, gouverner est impossible. Car, le discours du maître produit quelque chose de la chaine signifiante, mais c’est l’objet perdu, ce qui échappe toujours. Il est dans l’illusion de pouvoir commander le savoir par du signifiant-maître.

Le discours analytique
Comme on peut le constater, le discours analytique se distingue de tous les autres en ce que son agent n’est pas un signifiant. Mais il est « l’objet petit a » qui présentifie le Réel. En miroir, ou à l’envers, avec le discours analytique, le sujet produit des signifiants-maîtres sur lesquels sont fixés son désir pour qu’il s’engage dans un rapport singulier au savoir[4]. Pour Lacan, le signifiant c’est du semblant et le discours, un artifice.
Le semblant n’est pas le faire semblant, il y a la même nuance qu’entre l’impossible et le pas possible. Et avoir accès au signifiant est une autre manière de dire la castration. La castration qui n’est jamais que la castration du symbolique, à savoir que, à l’instar de n’importe quel autre concept le symbolique reste « Pour pas tout ».
La psychanalyse est cette pratique où l’on demande à l’autre de l’aider à s’orienter de son symptôme, par le truchement de la parole, qui n’est que mi-dite. Le discours analytique : c’est que l’objet petit a. Ce qui manque est à découvert, en position dominante grâce au savoir supposé du psychanalyste. Ce manque produit un sujet divisé. Dans le discours analytique, le sujet divisé dans la plainte produit des signifiants maîtres.
Le transfert et l’hystérisation du discours
En début de cure, l’analysant arrive avec une demande d’explication, de signification de son symptôme qu’il a repéré comme signifiant au nom du supposé savoir de l’analyste. C’est la définition du transfert. La cure analytique permet l’hystérisation du discours et met l’analyste à la « bonne place » : celui du semblant du savoir. Donc, l’acte de l’analyste est d’opérer un quart de tour, afin que S/ vienne en place d’agent. La réalisation du transfert est le renoncement à attendre – de l’analyste – la réponse qui manque irrémédiablement.
Cependant, l’analyste ne fait semblant de rien, il occupe successivement les places que lui prête l’analysant. C’est le savoir qui est supposé au sujet des signifiants qui s’articulent à d’autres signifiants dans la chaîne de l’analysant. Cela produit ce fameux « effet sujet » et pas seulement l’effet signifié lequel risque de nous fixer comme un symptôme nous fixe. La cure analytique amène le S/ à produire les S1, les signifiants-maîtres.
L’inconscient est relatif à un certain positionnement de l’analyste qui permet à cet inconscient d’advenir[5]. Et la cure met le sujet au travail, en hystérisant le discours afin de produire des signifiants maitres. Alors, l’analyste pourra faire fonctionner son savoir[6] de la vérité de l’inconscient par des mi-dires, des énigmes. Autrement dit, une interprétation. En effet, l’analyste n’a pas vocation à expliquer ce qui de toute façon est de l’ordre du savoir inconscient de l’analysant et donc insaisissable. L’interprétation ne peut être que de l’ordre du mi-dire.
L’interprétation et la visée de la cure psychanalytique
Et finalement, on pourrait résumer la visée de la cure à l’expérience du Réel. Car la vérité est inatteignable par la production du discours et le discours analytique ne vise pas tant à découvrir la vérité qu’à la mettre à la bonne place. Le discours analytique est le discours de l’insaisissable, il vise l’expérience du Réel. Lacan, avec les mathèmes, a pu hérisser en complexifiant sa parole : l’objet de la cure n’a pas à mettre de la lumière sur la complexité.
Un analyste qui s’essaierait à l’explication médicale ou psychologique sortirait irrémédiablement du discours analytique pour s’inscrire dans le discours du maître. Car d’après Lacan, le discours analytique est le seul capable de se substituer aux 3 autres, mais la question n’est peut-être pas de s’en substituer au point d’être l’envers du discours du maître, mais plutôt d’effectuer le quart de tours du modèle pour passer de l’un à l’autre, avec souplesse. Ce qui pourrait en faire la visée de la cure.
Bibliographie
Guy CLASTRES, « Conférence sur les discours », dans Champ lacanien 2012/1 (N° 11)
Carlos GUEVARA, « En quoi le discours analytique est-il le contrepoint du discours du maître ? » Intervention au séminaire Champ lacanien le 26 mai 2011 à Paris
Jacques LACAN, Le Séminaire, Livre XVII : Lʼenvers de la psychanalyse, (1969-70), Seuil, 1991
Martine LERUDE, « Quelques remarques à propos du séminaire « L’envers de la psychanalyse » », Dans La revue lacanienne 2007/1 (n° 1)
Jean-Luc MONNIER, « Présentation du séminaire XVII », 20 novembre 2009
Bernard NOMINE, « La psychanalyse et le signifiant-maître » in Champ lacanien 2008/1 (N° 6), pages 31 à 39, Éditions EPFCL-France
Bernard PORCHERET, « La structure des discours » lecture des chapitres 2, ≪ Le maitre et l’hystérique ≫ et
3, ≪ Savoir, moyen de jouissance ≫ du Séminaire, livre XVII, L’envers de la psychanalyse (1969-70), Seuil, 1991, séance 2, décembre 2020
Thierry ROTH , « Psychanalyse à l’envers ? » Intervention ALI (Interroger le réel des pratiques sociales), 1er décembre 2018
Marie-Elisabeth VOLCKRICK, « Le lien social comme effet de discours » in Le Bulletin Freudien n°30, Septembre 1997
[1] Martine Lerude, « Quelques remarques à propos du séminaire « L’envers de la psychanalyse » », in La revue lacanienne 2007/1 (n° 1), pages 79 à 81
[2] Guy Clastres , Conférence sur les discours, in Champ lacanien 2012/1 (N° 11), pages 65 à 85
[3] Carlos Guevara, « En quoi le discours analytique est-il le contrepoint du discours du maître ? » Intervention au séminaire Champ lacanien le 26 mai 2011 à Paris, p63
[4] Bernard Victoria, cours, p 28
[5] Bernard Porcheret, « La structure des discours » lecture des chapitres 2 et 3, p8
[6] Jacques Lacan., Le Séminaire, Livre XVII : Lʼenvers de la psychanalyse, p. 59
